Le château d’Hardelot est un lieu dédié aux relations franco-britanniques. Même si le terme « Britannique » regroupe finalement de nombreux pays, nous nous contentons généralement de parler des relations franco-anglaises. Or, les Britanniques, ce sont aussi les Gallois, les Irlandais, les Ecossais et les pays du Commonwealth. Nous allons nous intéresser dans cet article aux relations que les Irlandais ont entretenus avec les Français au fil de l’histoire, le tout illustré par les collections du château.

Les intérieurs du château racontent salle après salle, les relations mouvementées des Français et des Britanniques. Les Anglais sont majoritairement représentés dans ces salles mais il est possible néanmoins, à travers ces mêmes œuvres, de parler d’une autre histoire toute aussi importante mais moins connue : les relations franco-irlandaises. En effet, les Irlandais ont été très proches des Français à toutes les époques en trouvant chez les Anglais un ennemi commun.

 

Les relations anglo-irlandaises au Moyen-Age, terreau du futur rapprochement franco-irlandais.

Dès l’Âge du fer, l’île irlandaise est habitée par des celtes comme le reste des îles britanniques, il n’y a donc aucun problème. Lors de l’époque romaine, seule l’Angleterre actuelle est intégrée à l’Empire, ce qui change son mode de fonctionnement, ses croyances et sa culture dont les Anglais gardent encore des traces aujourd’hui.

C’est au Ve siècle de notre ère que l’Irlande est christianisée. Si le processus est mal connu, on attribue à Saint-Patrick l’initiative de la démarche.  Né en Grande-Bretagne, fait prisonnier et esclave en Irlande durant sa jeunesse, il s’évade et se rend en Gaule afin de suivre des cours de théologie. Il revient en Irlande quelques années plus tard pour convertir le pays. Selon la légende, St Patrick aurait utilisé un trèfle pour expliquer aux Irlandais la Trinité. Christianisée pacifiquement, l’Irlande va cependant développer une liturgie spécifique, celtisée, éloignée de celle de Rome.

A la fin du VIIIe et durant le IXe siècle, l’Irlande, comme le reste de l’Europe est la proie des raids Viking qui créent des ports commerciaux à l’Ouest de l’île dont Dublin. Les Viking n’ont aucune envie de diriger l’île, deux rois celtes émergent donc à cette époque et cherchent à prendre le dessus sur l’autre afin de dominer la totalité de l’île. L’un deux cherche de l’aide auprès du roi d’Angleterre de l’époque : Henry II. Dans un premier temps trop occupé à se battre contre la France (déjà !), il laisse son vassal, le duc de Normandie aller prêter main forte au roi écossais. Le Normand accepte à condition d’épouser la fille du roi d’Irlande et de devenir ainsi son héritier. Henry II perçoit le danger de laisser de duché de Normandie prendre le contrôle de l’île d’Irlande et décide d’intervenir afin d’instituer son fils Jean sans Terre comme seigneur d’Irlande. Nous sommes en 1171. Les évêques reconnaissent l’autorité du roi d’Angleterre et un impôt commence à être levé. L’Irlande passe entre les mains des Anglais.

François Théodore Devaulx, Raingo frères, Jean-sans-Terre signant la Magna carta, bronze et marbre, vers 1850, collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot, CH.HO.2013.1

Durant les trois siècles suivants, les Anglais tentent de limiter au maximum la culture celtique de reprendre le dessus mais c’est sans grand succès. Les relations sont alors plutôt pacifiques.

 

Mais en 1494, l’Angleterre impose sa domination à toute l’île. En 1541, Henry VIII prend le titre de roi d’Irlande et met en place de nouvelles réformes visant à étouffer le christianisme si particulier et si fort en Irlande. C’est un échec. En 1595, les Irlandais décident pour la première fois de se battre contre l’occupant anglais mais la reine Elizabeth Ière parvient, avec l’armée anglaise, à contrecarrer leur plan. Les principaux leaders irlandais décident alors de quitter leur pays. Laissés par leur chef sous le joug anglais, les Irlandais n’ont d’autres choix que se soumettre. L’Irlande est alors entièrement sous le contrôle anglais.

James Basire, Samuel Hieronymus Grimm, Le siège de Boulogne par Henry VIII, ensemble de trois gravures, 1781, collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot, 2016.0.121.1

 

A l’époque moderne, le summum de l’amitié franco-Irlandaise

A l’époque moderne, les Anglais ont donc un contrôle absolu de l’île. A la mort sans héritier direct de la reine Tudor Elizabeth Ière, c’est son cousin Jacques, roi d’Ecosse qui devient roi d’Angleterre et donc d’Irlande. Le Royaume-Uni tel que nous le connaissons commence à prendre forme.

Charles Ier, fils de Jacques Ier, fait interdire le culte catholique en Irlande. Lors de la première révolution anglaise qui est menée contre ce même Charles Ier, les Irlandais en profitent pour se révolter à leur tour mais ils sont remis en place par Oliver Cromwell qui organise une répression sanglante : selon les sources, plus d’un tiers de la population de l’île est massacrée.

Claudius Jacquand, La dernière entrevue de Charles Ier et ses enfants, huile sur toile, dépôt du musée de Boulogne-sur-Mer

Jacques II, second fils de Charles Ier, doit, comme son père, essuyer une révolution car il était trop permissif avec les catholiques et organisait son pouvoir de manière trop absolutiste, ce qui n’était pas du goût des Anglais mais bien plus de celui des Irlandais qui vont soutenir Jacques II. Guillaume III d’Orange, son cousin, est appelé sur le trône, c’est alors que les Français entrent en scène.

Jacques II trouve refuge en France au château de Saint-Germain en Laye. Les Irlandais soutenant Jacques II, votent des lois sur la liberté religieuse et lèvent une armée, consolidées par des troupes françaises prêtées par Louis XIV. Les franco-irlandais rencontrent les Anglais à Boyne le 10 juillet 1690. C’est une défaite pour les franco-irlandais, Jacques II retourne en France et les Irlandais perdent espoir de sortir du joug anglais. Beaucoup d’entre eux, appelés les oies sauvages, suivent le roi en exil. Louis XIV décide de reconnaitre la légitimité de Guillaume III d’Orange et donc de ne plus soutenir la cause de Jacques II même s’il l’autorise à demeurer en France jusqu’à sa mort. Malgré le retournement de veste de Louis XIV, les Irlandais ont continué à soutenir la France dans ses batailles lorsqu’elles concernaient les Anglais. Vauban disait d’eux qu’ils étaient des combattants valeureux et que le sort de leur pays mérite la compassion. Ils ont notamment combattu aux côtés de Louis XV lors de la bataille de Fontenoy.

Victor Adam, Joseph Rose Lemercier, Louis XV à la bataille de Fontenoy, lithographie, collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot, 2016.0.135

La Révolution Française a un impact énorme sur l’Europe Occidentale. La Révolution américaine a elle aussi marquée les esprits. Les Irlandais les prennent pour exemple pour tenter une nouvelle fois de se soulever. Au début du XVIIIe siècle, une société des patriotes irlandais aux idées radicales s’était créée. Ils recherchent dès le départ une alliance avec la France en guerre ouverte avec l’Angleterre à cette époque. Ils commencent des actions publiques afin de bien faire comprendre aux Anglais qu’ils veulent leur indépendance. Le gouvernement anglais place l’île sous la loi martiale et réprime dans le sang les tentatives de rébellions. Lorsqu’en 1798, une dizaine de chefs sont arrêtés, l’Irlande se soulève, c’est l’insurrection générale. Mais le mouvement, sans cohérence, est vite étouffé par les troupes anglaises. C’est à ce moment que le Directoire choisit pour envoyer un nouveau corps militaire afin d’aider les rebelles irlandais.

Détail de la carte des Amériques, collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot, CH.GR.2014.7.4, image: CD62

Les Humbert’s footsteps

Le 6 août 1798, le général Humbert quitte la France avec une petite escadre d’un milliers d’hommes. Ils débarquent au nord-ouest de l’Irlande et assistent les rebelles irlandais dans leur conflit contre les Anglais. Contre toute attente, ils remportent une première victoire à Castlebar où il est dit que les Anglais ont fui avec leurs jambes à leur cou. Suite à cette victoire, une République est déclarée. Elle ne durera pas longtemps car les rebelles et le corps du général Humbert doivent capituler la 8 septembre à Ballinamuk. La répression anglaise fut à la hauteur de la rébellion et une fois de plus réprimée dans le sang. C’est à cause de cette tentative de révolution, soutenue par les Français, qu’est voté le 1er août 1800, l’Union Act associant l’Irlande totalement au Royaume-Uni et à la couronne d’Angleterre.

Les liens franco-irlandais eux ne faiblissent pas et des corps militaires irlandais participent aux guerres napoléoniennes au côté de la Grande Armée au sein d’une légion irlandaise. A terme, cette collaboration devait assurer aux Irlandais de voir les Français tenter d’envahir l’Angleterre ce qui leur permettrait de se libérer.

 

Suite aux révolutions, aux révoltes et à l’alliance franco-irlandaise de l’époque moderne, de nombreux irlandais sont venus se réfugier en France et eux ou leur descendant ont eu un rôle à jouer dans notre culture ou notre histoire, essayez d’en deviner deux :

  • Qui suis-je ? Je suis né en 1808 et mort en 1893, ma famille s’est réfugiée en France suite à la Glorieuse Révolution et l’exil de Jacques II. Installée au château de Sully, les hommes de ma famille et moi-même avons eu un destin militaire. J’ai fait particulièrement mes armes en Algérie avant de me consacrer à une vie plutôt politique. Je suis le successeur d’Adolphe Thiers à la présidence de la République française. Je suis également l’homme a qui on doit la phrase célèbre « Que d’eau ! que d’eau ! ». Je suis…

Patrice de Mac-Mahon

  • Qui suis-je ? Je suis né dans le comté de Cork en 1724. A l’âge de 19 ans, je quitte mon pays, l’oppression anglaise et je sers dans les troupes du roi de France Louis XV. Suite à la bataille de Fontenoy, je découvre la Charente qui m’enchante et je décide de me lancer dans la production et le négoce d’eau-de-vie, l’une des spécialités de la région. Mon commerce est rapidement un succès et mon alcool se retrouve sur les plus grandes tables d’Europe. Je m’installe alors à Bordeaux pour doper encore plus mon commerce. De nos jours, mon entreprise est l’une des plus importantes en ce qui concerne les spiritueux de luxe. Je suis…

Richard Hennessy, fondateur des cognacs Richard Hennessy

 

Un irlandais à Paris et des irlandais aux USA

 

Après les représailles sanglantes du tournant du XIXe siècle, les Irlandais cherchent dans leur île en tout cas, à retrouver une certaine liberté de façon pacifique : sur la scène politique, ils réclament une amélioration de certaines conditions, en particulier dans le domaine agraire et agricole. Le mouvement Jeune Irlande cherche lui à faire revivre la culture gaélique. Il faudra attendre 1848 pour qu’un soulèvement ait lieu en Irlande et même si c’est un échec complet, elle permet de donner un drapeau au mouvement républicain irlandais : le drapeau tricolore. A la fin du XIXe siècle, les irlandais affirment de plus en plus leurs volontés sur la scène politique. Le gouvernement britannique vote finalement en 1912 le Home Rule qui permet une plus grande autonomie à l’Irlande.

Au cours du XIXe siècle, la cause irlandaise se plaide aussi en France. Les irlandais réfugiés en France pour une raison ou pour une autre n’oublie pas leur pays. Nous avons le cas par exemple de John Patrick Leonard. Professeur d'anglais dans un collège parisien, il mène une vie honorable et conforme aux normes de la société française. Il utilise habilement les réseaux qu'il s'est constitué dans différents milieux, au sein de l'aristocratie et de la bourgeoisie françaises, du clergé catholique, et des cercles politiques et économiques, pour construire des projets tels que la colonie irlandaise d'Algérie (1869), l'ambulance irlandaise durant le conflit franco-prussien (1870–1871), et la promotion des industries irlandaises dans les Expositions universelles. 

Parallèlement et dans le plus grand secret, Leonard se lie à de nombreux nationalistes irlandais comme William Smith O'Brien, James Stephens et John O'Leary. Son action souligne l'internationalisation de la question irlandaise durant la seconde moitié du XIXe siècle. Car cette question va bien au-delà de la France et de Paris. Les USA sont en première ligne. Pourquoi ? Parce que la Grande Famine (entre 1845 et 1852), résultat de la désastreuse politique agraire menée par le Royaume-Uni, a jeté dans ses bras des milliers d’irlandais. La population de l’Irlande a baissé d’un quart lors de cette période. Les USA sont encore aujourd’hui, en particulier la côte Nord-Est, profondément marqué par la culture irlandaise. Le jour de la Saint-Patrick, la rivière Chicago est illuminée de vert. Les Irlandais ont amené avec eux la fête d’Halloween, encore très célébrée outre-Atlantique.

 

Voici deux questions sur des personnages qui sont d’origine irlandaise et qui ont émigré aux USA durant la Grande Famine.

  • Qui sommes-nous ? Frères, nous sommes des pionniers en matière de restauration. Nos parents ont créé un restaurant sur la route 66. Dans les années 50, nous reprenons l’entreprise paternelle et la faisons fructifier avec l’idée d’ouvrir une chaîne de restaurants. En 1954, un vendeur de machines de milkshake s’associe avec nous pour développer encore notre activité et créer des franchises un peu partout dans les USA. Nous finissons par lui laisser la franchise, ne nous reconnaissant plus dans ce business délirant. Aujourd’hui présents dans le monde entier, ces restaurants portent toujours notre nom de famille, irlandais donc, mais n’a plus rien à voir avec nous. Nous sommes…

Richard et Maurice McDonald

  • Qui suis-je ? Mon père est originaire du comté de Cork. Il émigre à l’âge de 21 ans aux USA à cause de la Grande Famine. Je ne suis pas un enfant très doué à l’école et je préfère très tôt la mécanique. Mes parents m’autorisent dès l’âge de 16 ans à partir à Detroit pour travailler à l’usine. En 1891, je deviens ingénieur chez Edison illuminating company. Avec ce travail, j’ai assez d’argent pour construire ma première automobile de 4 chevaux et de 4 roues refroidies à l’eau. Edison m’encourage dans cette découverte et je fonde ma propre entreprise de construction de voitures et invente une méthode de production inédite basée sur un bien-être des ouvriers afin d’obtenir d’eux le meilleur résultat. Je produis des moteurs pour les avions américains pendant les deux guerres mondiales. Je meurs le 7 avril 1947 à 83 ans laissant entre les mains de mon petit-fils l’une des plus grosses entreprises automobiles américaines qui vend aujourd’hui des voitures dans le monde entier. Je suis…

Henry Ford

 

Les Irlandais dans la 1ère guerre mondiale

Les Irlandais (nationalistes compris) dans un premier temps s’investissent énormément dans la guerre aux côtés des Anglais car le Home Rule a été voté en 1912, et leur colère est redescendue. Les troupes irlandaises arrivent à Boulogne-sur-Mer, comme toutes les troupes britanniques, chantant à tue-tête pour la première une chanson qui restera liée à la 1ère guerre mondiale :

It’s a long way to Tipperary !

L’engagement est important au début de la guerre, environ 200 000 hommes, et diminue progressivement. Les Pâques sanglantes en 1916 favorise cette diminution : le 24 avril, des nationalistes, préparant leur plan depuis bien longtemps, assiègent la poste centrale de Dublin, leur leader proclame la République Irlandaise devant une foule médusée et peu enthousiaste. Le gouvernement anglais ne tarde pas à réagir et l’insurrection est réprimée dans le sang. Après 6 jours de conflits, on compte près de 400 morts dont ¾ de civils. 5000 personnes sont arrêtées et près de 90 personnes sont condamnées à mort. La plupart voient leur peine commuée mais 15 insurgés sont quand même exécutés (pendus ou fusillés).

La population civile, dont beaucoup de proches se trouvaient au front, n’a pas compris cette insurrection à un moment déjà si compliqué. Les soldats irlandais sur le front eux se sont sentis blessés par cette insurrection. Ils se disent que le Home Rule, qui aurait pu leur apporter plus de libertés et de paix, est fichu en l’air à cause de cette insurrection.

Malgré cette baisse d’engagement dans la fin du conflit, les Irlandais ont été présents sur la plupart des batailles : ils sont présents lors de la bataille des Flandres et lors de la bataille de la Somme, à Ypres, à Loos, à Thiepval… A chaque fois leur héroïsme est salué.

 

Les Irlandais dans la 2nde guerre mondiale

L’Irlande ne s’est pas engagée dans la 2nde guerre mondiale, elle est restée officiellement neutre. Cependant près de 70 000 volontaires se sont engagés aux côtés des Anglais et indirectement, les Irlandais se sont investis aux côtés des Alliés, leur prêtant avions et main-d’œuvre. Certains irlandais s’investissent eux dans la Résistance notamment l’un des plus grands auteurs de théâtre, irlandais de naissance donc, Samuel Beckett.

 

Les relations franco-irlandaises aujourd’hui

Les relations entre la France et l’Irlande aujourd’hui sont très fortes. De nombreux étudiants partent en cursus universitaire là-bas. Les séjours linguistiques pour adultes sont nombreux et les échanges culturels portés par l’Alliance Française sont très importants. Au niveau politique, la bonne entente est naturelle, héritage des siècles d’histoire que nous venons d’évoquer.

A partir de juin 2026, une ligne maritime relie Boulogne-sur-Mer à Cork. L’intérêt de cette ligne est d’éviter de passer par le Royaume-Uni, qui depuis le Brexit, a accentué le coût, les contrôles et les papiers administratifs permettant l’accès à son territoire. Le ligne Boulogne-sur-Mer-Cork permet ainsi aux continentaux de voyager sur l’une des îles britanniques sans contrôle douanier, sans avoir besoin de passeport ou de visa. Un intérêt touristique indéniable mais aussi, et bien sûr, un intérêt commercial considérable.