Le livre d'or de l'Entente cordiale
Durée : 15 minutes
Cet épisode revient sur un ouvrage conservé au château d'Hardelot et jamais exposé: le livre d'or de l'Entente cordiale. Une mine d'informations pour découvrir comment le traité de l'Entente cordiale a modifié la vie et le destin des Français et des Anglais.
Bonne écoute!
Ce deuxième épisode des Collections en bref est un épisode particulier. En effet, il a été enregistré pour célébrer les 120 ans de la signature de l’Entente cordiale.
L’Entente cordiale donne son nom au château d’Hardelot qui se nomme officiellement « château d’Hardelot – centre culturel de l’Entente cordiale ».
Mais alors, qu’est-ce que l’Entente cordiale ? Il s’agit, au sens strict, d’un traité diplomatique, signée entre la France et l’Angleterre le 8 avril 1904. Cette série de textes résout les sources de tensions qui subsistent entre les deux pays et permet principalement des échanges commerciaux et coloniaux plus sereins. Au sens plus large, l’entente cordiale définit l’ensemble du processus diplomatique mis en place dès la chute de Napoléon à Waterloo et durant tout le XIXe siècle pour rapprocher l’Hexagone et la Perfide Albion. L’objectif est de maintenir la puissance des deux pays face à la montée en force de la Prusse puis de l’Allemagne en Europe. Ce processus aboutit en 1904 avec la signature du dit traité.
Le château d’Hardelot conserve dans ses collections un livre commémorant l’histoire de l’Entente cordiale et les conséquences directes du traité sur le commerce et l’industrie des deux pays.
Le livre d’or de l’Entente cordiale, ainsi qu’il se nomme, est un bel ouvrage composé d’une couverture en cuir rouge avec des ornements dorés. Au centre, on retrouve les armoiries de la monarchie britannique. Il a été publié en 1908 grâce à un ensemble de souscripteurs principalement de la région bordelaise qui ont bénéficié des possibilités offertes par le traité. La deuxième de couverture est joliment garnie d’un tissu rouge vif surmonté d’un morceau de tissu blanc sur lequel les armoiries anglaises et françaises sont peintes côte-à-côte. Un liseré aux couleurs des deux drapeaux enserre un branchage fin, réalisé à la main lui aussi.
Après la page de titre, elle aussi décorée des armoiries des deux pays et d’une photographie du roi Edouard VII et de la reine Alexandra, s’ouvre le contenu du livre, dans un style plus sobre mais d’un grand intérêt documentaire. Laissez-nous maintenant vous raconter cette histoire.
Le livre d’or de l’Entente cordiale n’est pas avare de détails en ce qui concerne l’histoire de l’Entente cordiale. Il revient avec précision sur les ressorts protocolaires, diplomatiques et politiques souvent complexes qui ont permis la signature du traité. Il revient aussi sur la grande variété de protagonistes ayant eu un rôle à jouer dans le destin des deux nations.
C’est sous le règne de Victoria que les choses se mettent véritablement en place. Dès les années 1840, le rapprochement des deux pays n’est pas un concept flou qui prend forme petit à petit. C’est, au contraire, une volonté claire et concrète, un objectif précis à atteindre et rien n’est fait au hasard. Louis-Philippe, roi des Français lorsque Victoria monte sur le trônev, écrit explicitement dans une lettre à la jeune reine sa déception de voir partir à la retraite Sir Robert Peel et Lord Aberdeen :
« Je me flattais […] que ces ministres qui s’étaient toujours si bien entendus avec les miens pour établir entre nos deux gouvernements cette heureuse entente cordiale qui est la base du repos du monde et de la prospérité de nos deux pays, continueraient longtemps à l’entretenir et à la consolider de plus en plus. Cet espoir est déçu ! Il faut s’y résigner. »
Les ministres suivants continueront le travail enclenché par leurs prédécesseurs et travailleront main dans la main avec le ministère Guizot, grand artisan de l’entente cordiale du côté français.
C’est parce que le processus diplomatique et politique n’a jamais été rompu durant près d’un siècle que l’Entente cordiale est exceptionnelle. L’enjeu est de taille pour les deux pays : garder leur puissance et se protéger mutuellement.
Même la chute de la Monarchie de Juillet en 1848 et la mise en place de la République, deux régimes pourtant, de fait, plus réticent à travailler l’un avec l’autre, ne cassera pas l’élan enclenché de part et d’autre de la Manche. C’est dire la conscience de l’importance de ce sujet.
Les Anglais sont tout le même soulagés de voir monter sur le trône Napoléon III en 1852. Le rapprochement entre les deux pays reprend de plus belle. Napoléon III et Eugénie rendent visite à Victoria et Albert en 1853. La reine d’Angleterre vient à son tour en France en 1855 pour l’exposition universelle de Paris. Elle débarque à Boulogne-sur-Mer, accompagnée de la Royal Navy et accueillie par des jetées, un port et des falaises noires de monde.
Le livre d’or de l’Entente cordiale relate, jour par jour, les voyages des souverains. A l’époque également, leurs séjours sont popularisés par les journaux et par les illustrateurs. Il est important que la population soit sensibilisée au rapprochement entre les deux pays car beaucoup sont restés méfiants voir haineux vis-à-vis de l’autre. Il faut effacer le souvenir des guerres napoléoniennes.
Suite à la chute du 2nd Empire en 1870 et la mise en place de la IIIe République, les séjours en grandes pompes des différents monarques se raréfient ce qui n’empêchent pas leurs ministres de continuer à œuvrer pour l’entente.
C’est lorsque la reine Victoria meurt et laisse ainsi le trône à son fils, Edouard VII, que les relations franco-britanniques prennent un nouvel élan.
Edouard VII est un grand francophile. Même si la reine Victoria aimait déjà beaucoup l’Hexagone, son fils la dépasse largement dans cette affection qui est, par ailleurs, réciproque.
Avant de devenir roi, Edouard VII, alors prince de Galles, fréquente régulièrement les théâtres, les hôtels et les bordels de Paris. C’est un fin gourmet, amateur d’art et de belles dames.
Devenu roi, il relance le processus d’entente avec la France et le fait aboutir. En 1903, il effectue un voyage en France. Il est acclamé à Paris. Il est accueilli par Emile Loubet, président de la République, qui caractérise son septennat par une intense activité internationale. C’est dans ce cadre qu’il accueille favorablement le roi d’Angleterre en mai 1903. Il est à noter que le roi d’Angleterre, comme sa mère en 1855, débarque à Boulogne-sur-Mer. Le château d’Hardelot conserve l’éventail que la reine Alexandra a offert à l’épouse du maire de Boulogne, Mme Charles Péron, à cette occasion. Ce voyage permet de tourner la page de la crise de Fachoda, qui avait ravivé quelques tensions entre les Français et les Anglais.
Le président Loubet se rend à son tour à Londres en juillet de la même année. Il débarque à Douvres où il est reçu avec tous les honneurs. Les journalistes ont conscience que l’entente cordiale arrive à son aboutissement car ce voyage est purement symbolique. Les tensions sont apaisées, le traité peut être signé.
Comme pour les voyages de la reine Victoria, de Louis-Philippe et de Napoléon III, les séjours d’Edouard VII et d’Emile Loubet sont retranscrits dans les moindres détails dans le livre d’or de l’Entente cordiale, notamment les phrases d’amitié réciproque prononcées par les uns et les autres.
Huit mois après ces voyages diplomatiques, le traité de l’Entente cordiale est signé le 8 avril 1904 à Londres par Lord Lansdowne, ministre des affaires étrangères britanniques et Paul Cambon, ambassadeur de France au Royaume-Uni.
Le livre d’or de l’Entente cordiale ne raconte pas comment s’est passé le moment de cette signature, sans doute parce qu’il s’agit d’une signature qui a eu lieu sans atours et sans cérémonie, dans le cadre d’un bureau de ministère au milieu des autres activités de la journée.
L’ouvrage consigne en revanche les célébrations qui ont eu lieu dans les mois et années après la signature ainsi que les conséquences directes qu’à eu le traité sur les échanges commerciaux. C’est cela que nous allons maintenant résumer.
L’une des célébrations les plus grandioses qui célèbre la signature de l’Entente cordiale est le séjour des souverains anglais en France. En 1905, Edouard VII revient non seulement à Paris mais visite également Marseille et Alger, alors colonie française. Pour ce voyage, le roi anglais débarque cette fois à Calais. Il n’est pas le seul à célébrer l’Entente cordiale, les populations des deux pays n’arrêtent plus de se rencontrer, de chanter ou de naviguer ensemble.
Des fêtes maritimes franco-anglaises sont organisées pour célébrer la signature du traité, à Brest et à Portsmouth notamment. Des fêtes musicales franco-britanniques sont également organisées : à Marseille, à Londres, à Lille, à Boulogne-sur-Mer ou encore à Calais. Le County Council de Londres vient en visite à Paris, le conseil municipal de Paris leur rend la politesse en venant à Londres, la municipalité de Lyon se rend à Londres, qui accueille à son tour des municipalités anglaises et écossaises, le Lord-maire de Londres séjourne à Paris. Tout devient franco-britannique dans les années suivants la signature du traité. On comprend mieux pourquoi John R. Whitley, propriétaire du château d’Hardelot à cette époque et fondateur d’Hardelot-plage, a autant misé sur l’aspect franco-britannique de sa station balnéaire naissante.
De toutes ces célébrations, il y en a une qui ressort au milieu des autres : l’exposition franco-britannique de 1908.
Dès 1905, l’idée d’une exposition Franco-britannique est actée. Le duc D’argyll, beau-frère du roi, ami de John R. Whitley, est nommé président d’honneur.
L’ampleur de l’exposition est énorme : plus de 50 hectares dans le quartier actuel de White city à Londres. Les parties les plus appréciées sont celles des villages coloniaux qui avaient pour objectif de célébrer l’impérialisme franco-britannique en Irlande et en Afrique notamment. Cette exposition est le point d’orgue des célébrations entourant la signature de l’Entente cordiale, démontrant la puissance des deux nations, complémentaires et non plus rivales, sur le plan colonial et commercial.
L’aspect commercial est d’ailleurs très largement repris par le livre d’or de l’Entente cordiale, les souscripteurs appartenant globalement à cette catégorie professionnelle.
La France et l’Angleterre s’achètent mutuellement plus de biens, plus facilement grâce au traité. Ainsi entre 1904 et 1907, la France achète 339 millions de francs de plus à l’Angleterre soit 60% de plus qu’avant la signature de l’Entente cordiale. Les Anglais achète également plus à la France mais dans une plus faible proportion : 13% de plus seulement.
Des tableaux présents dans le livre liste précisément les biens circulant entre les deux pays : de la viande, de la laine, des perles de nacre, des graines à semer, du goudron, de l’or, des tissus de toutes sortes, des meubles, des outils, des voitures, des objets de collection sont autant de marchandises que s’échangent les deux pays. Non pas qu’ils ne le faisaient pas avant l’Entente cordiale ; bien au contraire, les échanges entre les rives de la Manche existent depuis au moins l’Antiquité ; mais ils le font de manière beaucoup plus facile grâce au traité.
Cette façon de commercer, de manière aisée, entre nos deux pays, se poursuit tout au long du XXe siècle. La naissance de l’Union Européenne et l’entrée du Royaume-Uni au sein de celle-ci en 1973, accentue encore les facilités de circulations des biens et des personnes. Certains de nos auditeurs de la côte d’Opale se souviennent sûrement de leurs jeunes années où il était aussi facile d’aller à Canterbury que d’aller à Lille ou à Saint-Omer. Un âge d’or des relations franco-britanniques a bien eu lieu au XXe siècle : lors de la Première Guerre Mondiale, les troupes britanniques ont pu s’installer dans le département du Pas-de-Calais, après la 2nde Guerre Mondiale, les moyens de transporter les voyageurs d’un pays à l’autre se diversifient : ne citons que l’hovercraft et le tunnel sous la Manche.
Cette circulation et, de fait, cet échange culturel entre nos deux pays s’essouffle à la fin du XXe siècle, les Britanniques se posant des questions sur leur place dans l’Union Européenne. En 2020, le Brexit, sans mettre un coup d’arrêt aux relations, aux échanges de biens et à la circulation des personnes, compliquent tout de même beaucoup ce qui était rendu facile par le traité de l’Entente cordiale.
Pour conclure ce podcast, nous aimerions dire que conserver le livre d’or de l’Entente cordiale au château d’Hardelot est important. Car il montre le travail acharné et de longue haleine qu’il a fallu pour aboutir à une entente. Il montre aussi que, malgré les difficultés que cela supposait, l’entente est tout à fait possible et permet de facilité la vie des populations des deux pays pour des décennies. Il est important enfin, car il est la mémoire d’une entente presque parfaite à un moment où les relations franco-britanniques sont plus tendues et difficiles. En cela, il est un espoir.
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Size : 73.32 KB File extension : docx Published at 08 Apr. 2024
Images
Dans les pages du livre d'or...
Le duc d'Argyll, en médaillon au centre de la composition, est le président d'honneur de l'exposition franco-britannique de 1908. Il est aussi un ami de John R. Whitley, fondateur d'Hardelot-Plage et propriétaire du château d'Hardelot de 1897 à 1922.
Selon la légende, c'est le duc d'Argyll qui encourage Whitley a créer sa station balnéaire à cet endroit, particulièrement pittoresque avec ses forêts, sa plage et son château. Il s'investit directement dans le projet, en étant l'un des premiers à y construire sa villa, en finançant la construction du tramway et en devenant président du premier golf d'Hardelot.
Dans les pages du livre d'or...
Président à la suite d'Emile Loubet, Armand Fallières consolide l'Entente cordiale dans un contexte agité. En 1907, il signe la Triple Entente. En 1908, il se rend à Londres.
Le château d'Hardelot conserve et expose un magnifique billard français de style troubadour lui ayant appartenu.
Pour aller plus loin
- Stephen Clarke, 1000 ans de mésentente cordiale, Ed. Robert Laffon, Paris, 2012