Napoléon disait de James Gillray, qui l'a caricaturé à de nombreuses reprises, qu'il "a accompli davantage que toutes les armées d’Europe pour le chasser du pouvoir". Découvrez dans cet article les 3 oeuvres conservées au château d'Hardelot de l'un des plus célèbres caricaturistes anglais.
Bibliographie
L’article James Gillray, le mariage et le fonctionnement de la caricature de Todd Porterfield, paru dans l’ouvrage L’art de la caricature dirigé par Ségolène Le Men et édité par les Presses universitaires de Paris-Nanterre.[1]
Les XVIIIe et XIXe siècles sont l’âge d’or de la caricature.
James Gillray est l’un des premiers à s’être consacré à la caricature politique. Une politique qui a beaucoup changé à son époque : en effet, les partis anglais modernes émergent sous George III. Ses publications sont très suivies à son époque par les riches comme par les pauvres, par les Anglais comme par les Allemands. En Angleterre, la caricature n’a jamais connu la censure. En France, la caricature est censurée jusqu’en 1830, ce qui n’empêche pas l’œuvre de Gillray de se diffuser mais beaucoup moins largement qu’en Allemagne.
Il est particulièrement connu pour ses caricatures de Napoléon qu’il a affublé du surnom de « Little Boney », sobriquet qui lui restera associé et qui sera récupéré par d’autres artistes. Napoléon, à Sainte-Hélène, aurait affirmé que Gillray a accompli davantage que toutes les armées d’Europe pour le chasser du pouvoir. Il connaissait le travail de Gillray puisque le 3 janvier 1804, il envoie à Joséphine « des caricatures venues d’Angleterre »[1].
George III et le prince de Galles, autres cibles favorites de James Gillray, étaient aussi ses clients les plus fidèles. James Gillray même s’il raille le roi est un patriote convaincu, qui défend au fond la monarchie constitutionnelle contre les idées républicaines.
La qualité informative des caricatures de James Gillray suggère qu’il est en contact avec des hommes de pouvoir qui le renseigne plus ou moins sur ce qui se trame en haut lieu, on sait par ailleurs qu’il assiste aux séances du Parlement et qu’il se renseigne activement sur la vie politique de la France.
Aujourd’hui, les recherches en histoire de l’art s’accentuent autour de l’influence de James Gillray sur l’art français.
L’art de la physionomie
« If you would know mens hearts, look in their faces » est une phrase de James Gillray, cité d’après le traité de Johann Caspar Lavater. L’idée est que le caractère transparait sur le visage de la personne. La caricature, en accentuant les traits du visage, permet de mieux faire ressortir les caractéristiques (et surtout les défauts) des personnes représentées. La caricature, ainsi, est l’inverse de l’idéal classique qui préfère faire ressortir la beauté.
Gillray ne montre jamais la beauté classique, même lorsqu’il parle d’amour ou d’amitié, il ne montre jamais la perfection physique, ni la grandeur d’âme. L’art de Gillray est désenchanté quelque soit le thème qu’il aborde.
Rubens était l’un de ses peintres favoris.
Les thèmes de Gillray
- L’amour (le couple, le baiser, l’amitié, le mariage) qu’il applique au contexte politique
- Le système patriarcal (un roi bonhomme qui veille tel un père sur son peuple)
- Des institutions perverties et transgressées (mariage notamment)
- L’animalité de l’être humain
- L’amitié (en général, deux êtres opposés physiquement mais qui se complètent bien intellectuellement)
Little Boney
C’est le sobriquet donné à Napoléon à partir de 1803 par James Gillray, qui signifie littéralement « petit osseux ». Napoléon était assez mince dans sa jeunesse ce qui justifie l’emploi de ce surnom.
1803 est une année importante dans la caricature napoléonienne puisque Napoléon se sacre empereur en décembre 1802 et que la paix d’Amiens est signée à la fin de l’année suivante : il donne du grain à moudre aux artistes.
Gillray rassemble les caractéristiques disparates que l’on trouvait sur Bonaparte auparavant et les accentue : sa petite taille d’abord, quitte à lui donner une taille de nain voire de lilliputien ; il accentue aussi son menton, lui donne une moue boudeuse, des yeux sortis de leurs orbites pour lui donner de l’animalité ; il accentue également son allure chétive. Le contraste est d’autant plus saisissant lorsque Little Boney est représenté avec George III qui voit sa stature et son embonpoint naturel accentué par le trait des caricaturistes. En 1803, Gillray représente 18 fois Little Boney.
La représentation de Gillray change pour toujours la vision du Français dans la caricature anglaise. Dès lors, les Français sont représentés chétifs, pour évoquer la situation pauvre du pays, en guerre, qui se laissent tenter par l’anthropophagie de temps à autre. Les Anglais, eux, sont représentés ronds et bien portants pour montrer la richesse et la prospérité de l’Angleterre.
Le thème favori de cette période est l’invasion de l’Angleterre que souhaite faire Napoléon. Le projet, qui devait rester secret est en fait bien connu des anglais et la possibilité d’une invasion est prise au sérieux et très caricaturée. James Gillray propose une solution radicale au projet d’invasion : décapiter Napoléon. La guillotine, pour information, n’a jamais été utilisée sur le sol anglais.
[1] Marie-Laure Wacheux, Naissance d’une icône ou les mésaventures caraciaturales de « Little Boney » en Angleterre en 1803, Société et représentations 2000/2 (n°10), p 135-144
The plum pudding in danger ; Or State Epicures taking un petit souper
James Gillray (ou d’après James Gillray), Eau-forte en coloris d’époque, Publié le 26 février 1805 par Hannah Hymphrey
Inscriptions : The great globe itself and all which it whorst, is too small to satisfy such insatiable appetite [Le grand globe et tout ce qu'il renferme n'est pas suffisant pour satisfaire leurs appétits insatiables] (h.)
[Le plum-pudding en danger ou les Epicuriens d'Etat faisant un « petit souper »]
CH.GR.2008.3, Collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot
Il s’agit de la caricature la plus célèbre de James Gillray. Le premier ministre William Pitt et Napoléon se font face à une table ronde sur laquelle, dans un plat, est déposé un globe terrestre en forme de plum pudding. Pitt, avec un couteau et une fourchette à trois dents plantée dans l'océan Atlantique, découpe une profonde entaille à l'ouest de la Bretagne (s'étendant du pôle à l'équateur ; il obtient ainsi les Antilles).
Napoléon, à l'aide de son épée et d'une fourchette à deux dents chevauchant le Hanovre, coupe l'Europe ; une large partie comprenant la France, la Hollande, l'Espagne, la Suisse, l'Italie, la Méditerranée. Il manque la Suède et la Russie.
Sur le dos de la chaise de Pitt, est représenté le lion britannique couronné, se tenant sur ses pattes de derrière et brandissant un drapeau de l'Union. L’aigle impérial agrippant un bonnet rouge décore celui de Napoléon.
Pitt regarde prudemment Napoléon qui regarde fixement le pudding.
The Storm rising or the Republican Flotilla in danger, 1798
James Gillray, Aquatinte, pointe sèche, publié par Hannah Hymphrey
CH.GR.2011.2, collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot
Au début de l’année 1798, des rumeurs d’invasions françaises circulent en Angleterre. L’œuvre réalisée dans ce contexte montre William Pitt, premier ministre britannique, en dieu des vents, déchainant les flots pour engloutir le bateau représentant les idées républicaines et révolutionnaires françaises. Ses ministres tiennent une rampe qui maintient assez près le bateau révolutionnaire de William Pitt et de ses rafales.
The first Kiss this Ten Years, 1803
James Gillray, Eau-forte, aquatinte, pointe sèche, publiée par Hannah Humphrey
Inscription: The first Kiss his Ten Years! – or – the meeting of Britannia & Citizen François (b.) ; Madame, permittez me, to pay my profound esteem to your engaging person! & to seal on your divine Lips my everlasting attachment!!! (h.g.) ; Monsieur, you are truly a well-bred Gentleman! - & tho' you make me blush, yet, you Kiss so delicately, that I cannot refuse you; tho' I was sure you would Deceive me again!!! (h.d.)
CH.GR.2011.4, collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot
Cette caricature fait suite à la Paix d’Amiens signée en mars 1802. Cette trêve ne dure pas et la guerre entre la France et l’Angleterre reprend en mai 1803. Gillray, comme ses contemporains, se font l’écho des tensions toujours présentes entre les deux pays. La France est représentée par citizen François, un officier, maigre et grand, au teint cireux. Il devient chauve et sa queue de cheval est dressée. A terre, gisent son épée et son couvre-chef. L’Angleterre est symbolisée sous les traits de Britannia, une femme pleine de bonhommie, replète et richement habillée. Alors que citizen François tente de l’embrasser, Britannia jette un œil à ses armes derrière elle, un bouclier et un trident. Au-dessus d’eux, Napoléon et George III se regardent avec méfiance par médaillon interposé.
Objet en lien
Masque mortuaire de l'Empereur Napoléon Ier
Quesnel Eugène, Antommarchi François, Richard Louis
1833, bronze
2023.10.1, collections départementales du Pas-de-Calais, château d'Hardelot